Bonjour Céline Boussié,

Nous avons expliqué votre situation dans notre article de la semaine dernière. Pour résumer, vous avez déclenché une alerte sur les conditions de vie d’enfants handicapés dans un Institut Médico-éducatif. Après plusieurs années de procédure et d’interventions diverses, de l’état à l’ONU, les rôles s’inversent et, ce vendredi, vous êtes convoquée au tribunal de Toulouse suite au dépôt de plainte de l’IME contre vous pour diffamation.

Vous faites donc partie de ces personnes qui ont eu le courage de dénoncer des faits et qui en ont subi les conséquences. Car aujourd’hui, il est bien plus difficile d’être lanceur d’alerte qu’accusé dans bien des cas.

 

Pouvez-vous nous expliquer quel a été, et quel est encore, votre quotidien de lanceuse d’alerte ?

J’ai beaucoup et par pudeur de mal à parler de moi même ;

Mon quotidien de lanceur d’alerte est, je pense comme beaucoup d’autres : pressions, solitude, minima sociaux. Avoir fait le choix de dénoncer c’était faire le choix d’un suicide familial, social, financier, professionnel.

Mais je ne regrette absolument rien même si aujourd’hui je suis blacklistée dans ma profession et au delà, dans le secteur sanitaire et social. Ce que je ne comprends pas puisque employer des personnes comme nous est gage, pour une institution de qualité, de prise en charge et d’accompagnement. Si les institutions non rien à se reprocher, je ne vois pas alors pourquoi on me, on nous refuse l’accès à l’emploi.

Pour terminer malgré tout je continue à résister et à ne rien lâcher face à ce système qui dès lors que vous dénoncez essaie de vous faire taire par tous les moyens possibles.

 

Est-il, à votre avis, plus difficile d’être lanceuse d’alerte dans le secteur médico-social que dans d’autres secteurs, comme celui de la finance ?

Cette question, pardon, n’a aucun sens. Comparons ce qui est comparable . Être lanceur d’alerte, quelque soit le domaine, n’est pas sans conséquence car tous avons subi et subissons encore l’omerta, des attaques en diffamation pour avoir essayé de briser cette omerta, l’isolement et la marginalisation et ce, peu importe le secteur d’activité. Tous subissons des pressions qu’elles soient d’ordre financières, professionnelles morales et psychologiques.
Il n’y a donc pas de classement à faire entre lanceurs d’alerte , nous ne sommes pas dans un concours. Nos situations auraient été plus simples si les alertes avaient été prises en considération en temps et en heure ! Nous n’en serions pas là x années après, sans même que le problème ne soit réglé ! Car la problématique ne devrait pas être le Lanceur mais bien ce qu’il dénonce dans l’intérêt général. Or, pendant tout ce temps nous demeurons dans des difficultés extrêmes de reconstruction et sans aucune protection.

A ce sujet, je regrette qu’au regard de la Loi Sapin2, le secteur médico-social soit resté le parent pauvre des lanceurs d’alerte car il n’entre actuellement pas dans le champ d’application de la Loi. Mais je ne désespère pas, malgré ce point de Sapin2, je tiens à souligner qu’il y a eu quelques avancées majeures dont je veux souligner l’importance : l’obligation de dénonciation d’acte de maltraitance.

Ndla : La loi Sapin 2 est détaillée sur le site du Sénat après sa promulgation en décembre dernier Loi Sapin II : transparence, lutte contre la corruption et modernisation de la vie économique

 

Comment sentez-vous cette audience de vendredi ?

Je suis, comme l’ensemble du comité de soutien et toutes les personnes, associations et organisations syndicale et politique, totalement sereine. quand à l’issue du procès.

Je rappelle que, dans ce dossier, l’Agence Régionale de Santé de Midi Pyrenées a rendu un rapport qui a confirmé les dysfonctionnements que j’avais alors dénoncé et que l’ONU, quand il a dénoncé les traitements indignes et dégradants des personnes en situation de handicap dans les établissements français ainsi que l’impunité de ces dits établissements, a cité nommément l’IME de Moussaron.

Le Comité de soutien a fait un appel à la mobilisation générale. Cet appel a été aussi lancé par la Confédération De la CGT et la Fédération Action Sociale.

L’Ufal a également fait part de son soutien tout comme le mouvement citoyen de la France Insoumise.

Une chose est sûre si jamais je venais a être condamnée, cela voudra dire que La France et la Justice Française légitimeront les images terribles de Zone Interdite, vues par des milliers de Français dans l’émission du 19 janvier , légalisant ainsi ces pratiques.

Cependant je pense que nous nous dirigeons vers un report d’audience.

 

Vous avez monté un collectif de lanceurs d’alerte, pouvez-vous nous en dire plus ?

Ce Collectif a été monté par huit personnes dans des domaines d’activité différents. Le but est de partager, mettre en commun nos expériences et faire force de proposition pour faire évoluer la situation des lanceurs d’alerte. Sa création a été motivée par le fait qu’un certain nombre de lanceurs d’alerte ne se reconnaissent pas dans les positions et communications de certaines associations qui par ailleurs ne prennent pas la peine de consulter et de donner la parole à des lanceurs à l’exception de une ou deux personnes dont nous nous sentons éloignés des motivations.
Ce Collectif permet, outre de faire avancer la cause des lanceurs d’alerte, de palier l’isolement dont nous faisons l’objet.

Membres du Collectif

Nicolas Forissier, blanchiment de fraude fiscale (UBS), Paris ;
Céline Martinelli et Mathieu Chérioux, blanchiment d’argent, blanchiment de fraude fiscale (Banque Pasche/Crédit Mutuel), Monaco et France ;
Céline Boussié, lanceuse d’alerte médico-social (IME Moussaron), Agen ;
Gilles Mendes, détournement de la Loi Handicap, Cherbourg ;
Valérie Pouilly, domaine notarial ;
Gilles Reynaud, président de l’association « Ma Zone Contrôlée », conditions de travail et de vie des salariés de l’industrie nucléaire ;
Rémy Garnier, affaire Cahuzac.

 

lanceuse d'alerte

Une partie du collectif avec Irène Frachon (Mediator) au salon du livre des lanceurs d’alerte en 2016

 

Une dernière question, quelque soit le résultat de ce procès, quels sont vos combats, aujourd’hui ?

Nos combats sont portés autour de la lutte contre la maltraitance et la « promotion » d’une culture à la Bientraitance. Nous allons d’ailleurs saisir dans une Lettre ouverte les candidats à la Présidentielle au sujet de la maltraitance .
Il serait grand temps que nos politiques comprennent que la Citoyenneté pleine et entière n’est pas à géométrie variable. Elle est la même pour tous.
Nous continuons aussi à lutter pour une véritable protection des lanceurs d’alerte qu’ils soient parents ou professionnels. Quand une famille dénonce, elle peut parfois se retrouver avec une mesure de tutelle c’est à dire qu’elle perd tous les droits à exercer son rôle de parents auprès de son proche en situation de handicap, certaines encore se voient notifier un signalement à l’ASE (Ndla : Aide Sociale à l’Enfance), etc…
Le 17 janvier je serais à Marseille pour soutenir des salariés licenciées et poursuivies pour avoir alerté et témoigné sur les conditions de travail des salariés et la prise en charge des résidents d’une maison de retraite.

Ndla : tous les détails sur ces 4 aide soignantes et cette maison de retraite sur le site de l’union locale CGT

 

Merci Céline Boussié, lanceuse d’alerte au sujet de maltraitance à l’IME Moussaron dans le Gers

Entretien réalisé le 11 janvier

Crédit photo : Céline Boussié